Paul Leimbach (†1997) Extrait ...

Combien d’amitiés se sont forgées ici, à l’ombre des marronniers témoins de nos ébats juvéniles et de nos rêves parfois écervelés qui ne tardaient pas à éclater quelques années plus tard comme les marrons qui éclataient sur le sol et que nous écrasions sous nos pas!

Combien de destins se sont préparés dans cet enclos que par moments nous avions tendance à considérer comme une prison à cause de ses exigences d’ordre et de soumission.

Souvenir quand tu nous tiens!

Voici à deux pas de moi, bordant le chemin qui conduit au nouveau bâtiment à l’architecture saugrenue quelques pierres provenant de l’ancien bâtiment: des tronçons de colonnes cannelées, un chapiteau abîmé, une pierre qui indique la date de la fondation sculptée en chiffres romains.

Via Appia, comme aimait à désigner cette allée feu notre économe. Et sa voix trahissait une certaine fierté pour la beauté de ces ruines et de la tristesse de n’y voir plus que des ruines. Car il était prestigieux, l’ancien Convict, il avait de l’allure, et si à l’époque il y avait eu des esprits plus portés vers les valeurs architecturales, il aurait pu prétendre au titre de monument historique et assurer ainsi sa survie.

Mon regard tombe sur la table devant moi: Restaurant du Carrefour. On ne croyait pas si bien faire en choisissant ce nom. Pour des milliers d’élèves ce lieu a été un carrefour où ils ont pris des décisions cruciales, où ils se sont engagés sur une voie, pour le meilleur et pour le pire; combien de destins préparés dans le recueillement de cette enceinte ont sombré dans les tourmentes indicibles de la guerre.

Quelle fut la caractéristique de cette vie “intra muros” comme aimait à dire notre directeur? Prison pour les uns, lieu privilégié pour d’autres. Les contraintes imposées par la vie communautaire n’étaient pas du goût des esprits plus indépendants, alors que l’atmosphère propice aux études et la camaraderie compensaient pour les autres les rigueurs parfois excessives de l’autorité directoriale. 

Quoi qu’il en soit, ni les uns ni les autres nous n’avions l’impression de vivre au paradis; et pourtant, n’arrive-t-il pas qu’à l’heure du souvenir, grâce à l’aura dont s’entoure le passé, nous finissions par croire au paradis perdu, au paradis perdu de notre jeunesse?